Shanghai Express

SOUVENIRS DE CHINE (7/7)


A bord du train futuriste qui file vers l'aéroport, les souvenirs - comme les tours - défilent à plus de 400 km/h. Le temps d'une croisière éphémère, le séjour révèle ses bonheurs comme ses bouleversements, la part de rêve comme la part obscure d'un monde qu'on a déjà peur de quitter. Cette ville accélère tellement le temps qu'il n'y a pas besoin d'en partir pour en avoir, déjà, la nostalgie...


50, 100, 150, 200, 250... Dans le train futuriste qui file vers l'aéroport de Pudong, la vitesse s'accélère brutalement sur l'écran à cristaux liquides. Tranquillement enfoncé dans un fauteuil confortable, j'assiste au défilé ininterrompu des tours, omniprésentes tout au long de cette « croisière éphémère » (7 mn pour 40 km !). Et dire qu'il y a une heure à peine, sur la rive d'en face, j'observais, immobile, de vieux chinois effectuer les gestes millénaires de leur Qi Qong quotidien, mystérieuse danse de l'ombre se mêlant alors aux brumes matinales pour former un ultime tableau improvisé, qu'aseptise la froideur métallique des tours aperçues en toile de fond.

Qu'est-ce que Shanghai ? Une aquarelle chinoise sur un écran d'ordinateur...

Tout au long du séjour auront ainsi émergés, de cet univers ultra-urbanisé, les vestiges d'une Chine éternelle et imaginaire, tout comme surgissent - comme lors de tout voyage - les lambeaux d'une part d'enfance au milieu des responsabilités de l'adulte, du théâtre professionnel ou de la toile d'araignée des contraintes sociales. Ville verticale, projetant vers le ciel des tours sans cesse plus hautes, Shanghai compose paradoxalement un cadre idéal pour une plongée dans l'inconscient.


Ce qui d’abord frappe ici au premier abord, c'est l'énergie, l'accélération, le mouvement permanent, la démesure... Pas un seul aspect de la vie quotidienne qui ne soit pas conçu pour être visible, impressionnant, rapide, efficace. Ne rien faire ici (ou ne pas le montrer...), c'est régresser. Shanghai est bien ce dragon fougueux dont on a parfois l'impression qu'il pourrait, d'un simple coup de queue, tout balayer sur son passage, y compris la "Vieille Europe" et son cortège d'acquis. Evoquer  par exemple les 35 heures, ici - comme je l'ai fait auprès d'un groupe de jeunes chinois m'ayant abordé - provoque un éventail de réactions allant du silence dubitatif à l'étonnement généralisé. A Shanghai, travailler, c'est réussir. Et les 2 semaines de congés qui accompagnent le Nouvel An chinois font figure d'exception dans cet océan d'énergie.


Mais réussir ici n'est rien si l’on se s'attache pas à l'afficher en permanence, par le moyen le plus visible qui soit : l'occidentalisation. Les Shanghaiens ont une réelle fascination pour tout ce qui vient de notre Monde, qui n'a d'égal que l'interrogation - parfois la peur - que la Chine peut susciter chez nous. Vêtements, alimentation, objets de consommation, produits de luxe, gadgets électroniques, souci du paraître, culte de l'image, modes, modes de vie... Le visiteur européen en quête d'exotisme retrouve d'abord ici - en plus tapageur - tous les aspects du monde qu'il à quitté. Sur « Nanjin Lu » ou « Huaihuai Road », les 2 principales artères commerçantes de la ville, on ne compte plus les "shopping mall", les "fashion store", les "Paris Mariage" (concurrent de "Milan Wedding"...!), les Pizza Hut où l'on doit faire longuement la queue à l'extérieur avant d'y déjeuner... Toute une enfilade de commerces occidentaux, qui semblent avoir été ici non seulement transposés, mais démesurément agrandie, par une mystérieuse homothétie à l'échelle du pays.

Une occidentalisation forcé qui, pour le voyageur, revêt néanmoins des aspects agréables et inattendus: ces cadres pressés, qui tiennent absolument à échanger quelques mots d'anglais avec vous, ces parents fiers qui forcent presque leur enfant terrorisé (n'oublions pas qu'ici, nous sommes les « longs nez », les « barbares ») à vous serrer la main, ces jeunes chinoises, enfin, qui vous abordent farouchement, vous prenant par le bras tandis que l'une de ses amies immortalise l'instant d'une photo, le reste de la troupe féminine pouffant de rire un peu plus loin... ! Autant de scènes cocasses qui, au milieu de la foule uniforme et anonyme, donnent brusquement l'impression d'être une rock-star croisant par mégarde les plus bouillonnants de ses fans...


Enfin, bien sûr, la Chine n'a pas importé d'Occident que ses aspects dorés. Le visiteur qui se rend dans les endroits les plus fréquentés de la ville aura  également droit à son cortège de sollicitations de toutes sortes, allant du commerce insistant d'articles de contrefaçon au défilé ininterrompu de propositions douteuses : "body-massages", enfants mendiants (l'un à même essayé de me faire les poches), trafic de substances de toutes natures et prostitution (vénéneuses « fleurs de Shanghai »)... tout un éventail d’assauts crapuleux - heureusement localisés - semblant téléguidés par une quelconque sous-mafia d'arrière-boutique.

Pas de doute, l'Empire du Milieu produit, lui aussi, le pire du « Milieu »...

Mais sortis des lumières artificielles ou des scènes nauséabondes, le voyageur réalise avec ravissement que, en souterrain, la ville à conservé tout les ressorts invisibles d'une Chine mille fois rêvée : ces façades majestueuses du Bund, sur lesquelles se greffent les images d'enfance d'un Lotus Bleu imaginaire, ces scènes d'une Chine éternelle qui - au pied des buildings gigantesques ou dans l'ombre des viaducs tentaculaires - offrent d'autant plus de ravissement au voyageur qu'il ne s'attend nullement à les trouver ici. Cette vie de quartier qui, devant les maisons basses, ressuscite soudainement les solidarités anciennes, héritées du passé impérial... Autant de « bulles d'ailleurs » qui flottent mystérieusement dans cette atmosphère survoltée, avant d'éclater en percutant la façade d'un building.

La tour Jin Mao

Pour mieux se plonger dans le passé, il faut impérativement, quand on va en Chine, se rendre au moins une fois dans un parc, n'importe lequel. Sous vos yeux émerveillés explosent alors, en un espace réduit, l'intégralité des scènes que j'ai essayé de décrire dans mes précédents carnets, tous ces tableaux d'une Chine millénaire survivant miraculeusement à l'urbanisation : vieilles chinoises contemplatives, fumeurs méditatifs, vieux sans âge restant immobiles, adeptes du Tai Chi silencieux, groupes de danseurs improvisant valses, rocks ou tangos, vieux chinois venant promener leur oiseau dans sa cage en bambou... Dans les interstices d'un univers de béton qui semble ne rien épargner, le voyageur retrouve alors subitement, presque hypnotisé, l'immobilité intemporelle de lieux miraculeusement préservés, l'errance figée d'endroits demeurés mystérieusement « hors du temps ».


300, 350, 400…Interrompant brusquement la rêverie, le train atteint maintenant sa vitesse de croisière dans une accélération qui vous cloue au fauteuil. Le temps semble arrêté, l'espace figé, l'atmosphère ouatée... Je réalise soudain que, l'air de rien, cette ville m'expulse brutalement, tout comme elle m'avait aspiré quelques jours plus tôt. Combien d'hommes et de femmes ce dragon urbain a-t-il ainsi éjecté, d'un ultime coup de queue rageur, après les avoir éblouis ? Combien de « migrants » sont-ils venus tenter leur chance ici, avant de voir leurs illusions se fracasser sur l'acier des gratte-ciel ? Combien d'habitants du Shanghai « historique » ont-ils été rejetés en périphérie - tels de vulgaires cailloux projetés par ces bulldozers qui, jour et nuits, remodèlent la ville ? Sans doute des dizaines milliers, attirés - comme le touriste - par le mirage des néons scintillants, avant de se voir plongés dans l'obscurité d'un destin sans espoirs.


Et pourtant, même brutalement expulsé, on ne peut s'empêcher de rester fasciné - presque « magnétisé » - par cette ville, qui semblent faire miroiter à chaque instant les mille et un destins auxquels on peut rêver tout au long d'une vie. Dans ce magma urbain où tout se réinvente sans cesse, où tout se transforme en permanence, on a brusquement l'impression d'être à la fois minuscule et unique, prêt à vivre ce moment glorieux où l'on ne sera jamais comme personne. Magique et diabolique, cette ville pourrait être le mélange improbable du regard mystérieux d'une belle chinoise avec les yeux de braises d'un dragon furieux, que l'on aurait malencontreusement sorti de son sommeil.


Même si les miens me manquent forcément, j'aurais aimé - dans une autre vie - rester ici plus longtemps, rencontrer plus de gens, apprendre plus de mots (ou d'idéogrammes) de cette belle langue, percer plus profondément les brumes opaques séparant Occident et Orient, pénétrer plus au au coeur de l'âme chinoise... Tout en ayant conscience que, même en restant des mois, je  n'aurais jamais fait que gratter l'écorce d'un monde qui demeurera à jamais délicieusement mystérieux. Il faudra donc se « contenter » - mais c'est déjà beaucoup - de tous ces moments que j'ai essayé de décrire au fil de ces « carnets de déroute », de tous ces « fragments d'ailleurs » d'une Chine faisant écho à vos rêves d'enfance, de tous ces lieux qui, de la tranquille immobilité d'un jardin intemporel aux boiseries patinées d'un vieux salon de thé, vous plongent dans la merveilleuse lenteur d'un temps oublié, duquel on ne voudrait plus jamais s'arracher.


Et puis, enfin, il demeurera également tous ces moments incompréhensibles, tous ces instants où le rationnel abandonne définitivement la partie pour laisser la place à d'étranges  « chinoiseries », dont le seul but semble être de vous plonger dans une autre dimension. C'est un resto perdu au fond d'une ruelle obscure, où jamais personne ne viendra vous servir (sensation déroutante d'être parfaitement invisible); c'est un conducteur de cyclo-pousse, supposé vous attendre à la sortie d'un temple, qui disparaît mystérieusement sans demander son dû ; c'est ce taxi sorti de nulle part, qui vous permet d'attraper votre train au moment où vous pensiez la situation désespérée; c'est ce plat délicieux qui, avalé à moitié, devient subitement horriblement épicé; c'est ces 2 touristes chinoises que je recroise 3 fois en une même journée, en des points pourtant éloignés d'une ville devenue subitement minuscule village; c'est ce chinois inconnu que j'ai eu inexplicablement au bout du fil, alors que je venais de composer un numéro français (00 33...); c'est ces monuments qui s'éteignent brusquement à 23h, alors que la ville est plongée dans la ferveur du Nouvel An;... Tous ces instants où l'étrange semble devenus la règle la plus stricte et le rationnel la bizarrerie la plus improbable.


Quelque part, j'ai eu l'impression curieuse de me reconnaître dans cette ville, dans sa quête effrénée du temps perdu après des années d'immobilité, dans sa volonté souterraine de faire surgir une part d'essentiel au milieu du tourbillon quotidien, dans son désir permanent de donner à chaque instant sa valeur ajoutée émotionnelle ou intemporelle,... Tout au long de ces carnets, j'aurais voulu saisir les éclats de cette ambiance, tel un archéologue rassemblant des vestiges découverts au hasard pour recomposer un monde perdu, à la fois extérieur et intime. Ce que Serge BRAMLY - dont l’envoûtant  « Voyage de Shanghai » aura constitué mon livre de route - résume par ces mots :

« Prendre les choses comme elles viennent, goûter chaque plat, être attentif à chaque son, enregistrer le moindre écart,... Une approche fragmentaire, au jour le jour, dont il sera toujours temps, ensuite, de tirer un sens : et peut être que le sens, s'il en faut un, se dégagera alors de lui-même »...


Le train arrive maintenant à l'aéroport, sans même avoir donné l'impression d'être parti. Les portes automatiques s'ouvrent pourtant bien sur l'aérogare, déversant au hasard le flot des passagers. Sur le quai, les hauts parleurs répandent d’une voie aseptisée leurs messages sonores, tandis que des écrans plats projettent des idéogrammes chinois que je ne comprend pas mais qui, à ce moment précis, ne peuvent plus vouloir dire qu'une seule chose : « Game Over ». La réalité venait de resurgir brusquement, mettant un soudain point final à mon errance…


En tendant ma carte d'embarquement à l'hôtesse, j'ai pourtant la vague sensation, l'espace d'un instant, de partir pour l'étranger... 

Et d'achever, comme Serge BRAMLY, mon périple par ces mots :

« Shanghai est une ville où je pourrais allègrement me perdre pour n'en plus repartir... - Aller à la Chine, comme on disait autrefois, et s'y éclipser ».


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Publié à 10:01, le 17/04/2007,
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01:21, 15/10/2007 .. Publié par jean marc
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